Mai 2007
66ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
DEPISTAGE DU VIH : NOUVEAUX ENJEUX, NOUVELLES PRATIQUES
?
LA POLITIQUE FRANCAISE DE DEPISTAGE, SON EVOLUTION ET SES PERSPECTIVES
DANIELLE MESSAGER
ANIMATRICE, JOURNALISTE A FRANCE INTER
Nous allons commencer cette rencontre par un tour dhorizon de la politique française de dépistage, son évolution et ses perspectives.
FREDERIQUE DELATOUR
CHEF DE PROJET DIAGNOSTIC ET VIH A LA DIRECTION GENERALE DE LA SANTE
"La politique française en matière de dépistage"
La France se situe au deuxième rang européen du dépistage, avec 5,3 millions de tests pratiqués en 2005. Un chiffre en constante augmentation, qui sest même accéléré atteignant +8% entre 2004 et 2005, contre +4% depuis 2001.
Le dépistage est obligatoire en cas dagression sexuelle, de dons du sang, dorgane, de tissus et de cellules. Des tests sont, en théorie, systématiquement proposés en service prénatal, prénuptial, lors des IVG et des incarcérations. Le dépistage volontaire est pratiqué dans les CDAG, plus marginalement les centres de planification familiale et les centres dinformation, de dépistage et de diagnostic des IST (Ciddist). Les CDAG sont au nombre de 339 - certains dotés dantennes, dont 105 en prison - plus de la moitié sont intégrés dans des structures hospitalières. En 2005, lactivité des CDAG a représenté 8% de lensemble des tests pratiqués, mais 12% des tests positifs, soit deux fois plus que dans les autres lieux.
La grande majorité des tests sont effectués dans le secteur privé. Selon lenquête KABP (2004) réalisée par lObservatoire régional de la santé dIle-de-France en collaboration avec lAgence nationale de la recherche sur le sida, 57,9% des tests étaient réalisés sur prescription dans des laboratoires privés (environ 4000 sur le territoire national) et 5,6% dans les CDAG. Lenquête confirmait toutefois lutilité des CDAG qui touchent des populations concernées par le virus : jeunes, multipartenaires, utilisateurs de préservatifs. Elle posait, par ailleurs, le problème de la remise des résultats sans accompagnement dans les laboratoires privés, en soulignant que 7,3% des personnes "enquêtées" sy étaient rendues sans prescription.
Lune des préoccupations majeures porte aujourdhui sur le retard au dépistage : puisque 16% des cas de séropositivité sont découverts en même temps que le diagnostic sida. Le premier objectif du programme de lutte contre le VIH et les IST 2005-2008 est de réduire ce retard, par des campagnes de communication à destination des professionnels et des publics cibles, lamélioration de laccessibilité des CDAG, lextension du dépistage aux centres de santé, les actions hors les murs et lamélioration des pratiques.
La loi relative à la politique de santé publique du 13 août 2004 vise notamment à réduire de 20% lincidence des cas de sida. LEtat tente davoir une politique homogène et globale à légard du VIH et des IST, lesquelles favorisent la transmission du VIH. La lutte contre les IST a donc été "recentralisée", à linstar du VIH. La fusion des CDAG et des Ciddist en une structure unique, qui ferait à la fois dépistage et diagnostic, est à létude. Il apparaît enfin important de réaffirmer le rôle du dépistage dans la prévention, de systématiser linformation sur le traitement post-exposition (TPE) et de proposer des tests VIH aux futurs pères.
STEPHANE LE VU
EPIDEMIOLOGISTE A LINVS
"Présentation des résultats de lenquête sur le dépistage en CDAG"
La France pratique en moyenne 83 tests pour 1000 habitants. Le taux de sérologies positives est de 2,2/1000. Cependant, les disparités sont très fortes dune région à lautre. La proportion de tests positifs est très supérieure en Ile-de-France et dans les départements français dAmérique. Toutes les autres régions étant bien au-dessous de la moyenne nationale. La déclaration obligatoire du sida, puis celle de la séropositivité, à partir de 2003, permettent de chiffrer limportance des retards au diagnostic. En 2005, 48% des personnes malades du sida ignorent leur séropositivité au moment du diagnostic du sida. Ramené à la population séropositive, le diagnostic concomitant est de 16%. La plus forte proportion de diagnostics concomitants (55%) se trouve chez les hétérosexuels malades du sida originaires dAfrique subsaharienne. En revanche, parmi les hétérosexuels séropositifs dAfrique subsaharienne, le taux de diagnostics concomitants était de 13%. Un taux proche de celui du groupe des homosexuels (10%). Ce deuxième chiffre tend à montrer que le recours au dépistage est plus fréquent aujourdhui au sein de cette population et que les retards de dépistage concernent des contaminations anciennes. Interrogées lors dune récente enquête à paraître de lInpes, les personnes originaires dAfrique subsaharienne, déclarent avoir été testées à 65% au cours de leur vie.
Chez les usagers de drogue (UD) par voie intraveineuse, la proportion de contaminations qui ne sont pas déjà en phase de sida, donc anciennes, est relativement faible. Selon lenquête Coquelicot 2004, les UD déclarent à 95% avoir été testés au moins une fois dans leur vie et sont généralement à jour de leur état sérologique. Lenquête presse gay 2004, fait quant à elle état de 48% dhomosexuels testés dans lannée. Sur la population générale, la proportion est de 51% dindividus testés au moins une fois dans leur vie, et de 11% dans lannée.
Lactivité de dépistage des CDAG augmente, même si cette progression sest ralentie (315000 tests en 2005). Le taux de résultats positifs dans les CDAG est relativement stable, autour de 5/1000 (4/1000 en 2005). Ces centres sont fréquentés par autant dhommes que de femmes, la moitié des consultants ayant moins de 25 ans. Les consultants étrangers sont en forte augmentation. Les déclarations de relations homosexuelles saccroissent. Les déclarations dutilisation moins systématique du préservatif sont également en augmentation. Les consultants des CDAG se perçoivent comme étant plus exposés au risque que la population globale. Ces centres remplissent ainsi deux missions : le dépistage de groupes à risque et la prévention à destination des jeunes, peu exposés.
PIERRE DEMOOR
MEDECIN ATTACHE AU CDAG DE LHOPITAL BICHAT
"Pour un nouveau counseling"
Le counseling est lun des points faibles du système de dépistage en France et donc un axe damélioration. Le counseling consiste à aider une personne à comprendre et à résoudre un problème. Cette aide doit commencer dès laccueil des personnes qui viennent se faire dépister, notamment dans les CDAG. Il sagit dinstaurer un climat favorable et dorganiser lattente avant le test (documents, vidéos, aide à remplir les questionnaires, etc.). Le médecin doit ensuite pouvoir et savoir aborder le thème de la sexualité, et le faire sans jugement : parler du préservatif, des relations du patient, de lutilisation du préservatif, des différences de risques selon les pratiques, sassurer aussi de la connaissance des termes. Tout cela implique davoir suffisamment de temps pour permettre au patient de sexprimer, et si nécessaire, de lorienter vers une consultation psychologique. En cas de test positif, un accompagnement doit être mis en place. Les craintes de stigmatisation sont plus ou moins importantes selon les groupes. Il sagit là de proposer une rencontre avec le partenaire, le soutien dassociations ou dassistants sociaux et daider à laccès aux soins et aux droits. Il ne suffit pas seulement de mettre en place un parcours organisé, mais dinstaurer un véritable accompagnement. Insistons par ailleurs sur la nécessité de parler du traitement post-exposition, pour protéger ses relations, en cas daccident. Une information qui nest pas toujours faite dans les CDAG, ni dans les services de maladies infectieuses.
De la théorie à la réalité, le fossé est important. Au CDAG de Bichat, il nest pas rare de trouver, dans un après-midi, quarante à soixante patients pour un ou deux médecins, soumis à la pression de la salle dattente, y compris lorsque lannonce dun résultat positif doit être effectuée. Il est urgent de reconnaître le rôle essentiel des CDAG, qui reçoivent des populations à haut risque dans les zones de forte prévalence, de mieux les intégrer dans les structures hospitalières et daméliorer la formation des médecins.
FRANCE LERT
DIRECTRICE DE RECHERCHES A LINSERM
"Pratiques du dépistage : les réalités du terrain"
En France, le dépistage est une véritable passion. La question de la pénalisation dune transmission du VIH par défaut délibéré dinformation du partenaire nourrissait encore récemment les débats. Jusquà présent, le dépistage avait été discuté comme un acte entièrement centré sur les besoins de la personne. Le texte proposé aujourdhui par lOMS renverse ce paradigme : faut-il proposer le dépistage à tous ? Chacun doit-il connaître son statut ? Cette proposition renversante de lOMS pour être acceptable est assortie dune recommandation dun counseling pré et post-test.
A loccasion de cette rencontre et afin de mieux se rendre compte de la réalité quotidienne du dépistage en Ile-de-France, le Crips a demandé à une douzaine de personnes volontaires daller se faire dépister en CDAG, en passant par un médecin ou directement en laboratoire et den rapporter une série dobservations sur des points précis, déterminés à lavance. Les conclusions de cette petite étude empirique et sans prétention sont les suivantes. Si la qualité de laccueil a été jugée bonne en général, cette expérimentation a aussi souligné les limites du dispositif. Léventualité dun résultat positif na jamais été abordée dans la consultation pré-test qui tient plus de lanamnèse classique que du counseling qui va chercher les motivations et préoccupations de chaque individu. Les "cobayes" ont relevé dans les laboratoires (et un CDAG) labsence de préservatifs, labsence de tout questionnement, labsence dinformation sur le dépistage des hépatites, et dans les CDAG des horaires inadaptés ou une capacité daccueil insuffisante. La personne qui sest présentée comme usager de drogue sest bien vu prescrire la recherche des hépatites, et celle comme homosexuel a bien été testée pour la syphilis. Le prélèvement na pas été davantage loccasion dun échange à contenu préventif à linitiative de linfirmière. Les résultats ont été remis au bout dune semaine dans les CDAG, plus rapidement en laboratoire. Lors de la remise des résultats dans les CDAG, les messages ont été généralement laconiques : "Cest bon, vous pouvez y aller", "Félicitations". Dans les laboratoires, le résultat a été délivré dans une enveloppe fermée, sans plus de commentaire. Nulle part de counseling post-test.
Faut-il fustiger ces professionnels ou reconnaître la difficulté à introduire dans les pratiques médicales ce counseling qui doit ajuster à chacun au moment où il sinterroge le message préventif des campagnes grand public ? Cétait pour nous loccasion douvrir le débat sans prétendre avoir là des résultats à généraliser.
QUESTIONS DE LA SALLE
CHRISTINE ROUZIOUX, DIRECTRICE DU LABORATOIRE DE VIROLOGIE, HOPITAL NECKER-ENFANTS MALADES - Les délais de rendu des résultats sont différents selon les structures ; elles ne sont pas toutes organisées pour pouvoir délivrer les résultats en 48 heures, comme cest le cas dans le laboratoire dont jai la responsabilité. Nous sommes organisés de façon à effectuer les sérologies trois fois par semaine. Nous faisons en sorte que les résultats soient signés au jour le jour et soient délivrés sous 48 heures Dans les CDAG, la situation est parfois plus difficile. Les petits laboratoires, dont ils dépendent, ne procèdent à lanalyse de ces prélèvements quune fois par semaine et un délai peut être nécessaire pour valider les résultats ou faire un deuxième test. De plus, tous les CDAG ne sont pas en lien direct avec un laboratoire.
DENIS MECHALI, CHEF DE SERVICE, CDAG, HOPITAL DELAFONTAINE - Outre la question des délais et du trop grand nombre de patients à chaque consultation, se pose le problème du manque de personnel formé (infirmière comme médecin). Nous oscillons entre fermer ce CDAG et tenter de laméliorer.
SYLVIE MAS, MEDECIN VACATAIRE CDAG, HOPITAL BICHAT-CLAUDE-BERNARD - Au service infectieux de Bichat, il est admis quun rendez-vous est fixé toutes les 25 minutes. Mais on trouve normal davoir un médecin pour 60 personnes lors dune consultation de dépistage du VIH.
DANIELLE MESSAGER - Quelle est donc votre réaction, Frédérique Delatour, lorsque vous entendez les chiffres de 40 ou 60 personnes pour un médecin, une aide-soignante ? On ne peut pas ensuite sétonner des conclusions de France Lert sur la pratique des CDAG.
FREDERIQUE DELATOUR - Je connais bien ces consultations. Lune des difficultés est de trouver du personnel pour travailler, étant donné le niveau de rémunération. Cependant, plutôt que délargir les horaires, il importe davoir deux médecins présents en même temps. Il faudrait que les CDAG puissent récupérer largent dont ils sont théoriquement les destinataires.
BRIGITTE REBOULOT, DIRECTRICE CRIPS PACA, VACATAIRE CDAG - Jai la chance de recevoir principalement des collégiens et des lycéens à la consultation du mercredi. Le risque de contamination est proche de zéro. Mais la consultation est déterminante pour leurs relations futures, pour leur capacité à revenir plus tard dire quils ont pris un risque. Jajouterai que ces consultations sont plus que mal payées : 31,50 euros laprès-midi.
ANNE-CLAUDE CREMIEUX, INFECTIOLOGUE, HOPITAL RAYMOND-POINCARE - Les CDAG reçoivent une population extrêmement hétérogène, du jeune, à lhomosexuel, à la femme migrante. Le CDAG est donc un outil formidable pour adapter le niveau de conseil. Ce nest peut-être pas la mission des CDAG de consacrer 25 minutes à des gens parfaitement informés, qui demandent au centre de remplir la fonction dun laboratoire. En revanche, leur rôle est didentifier ceux qui ont des pratiques à risque. Cest en effet le seul endroit où lon interroge sur les pratiques sexuelles.