Novembre 2007
67ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
PERSONNES TRANS QUELS ENJEUX DE SANTE ?
TRANS' : facteurs de vulnérabilité (1/2)
DANIELLE MESSAGER
Cette seconde partie est consacrée aux facteurs de vulnérabilité à la fois sanitaires et sociaux. Nous aborderons dabord le parcours de transition avec Nicolas Hacher pour ensuite revenir sur la nouvelle classification des troubles de lidentité de genre.
NICOLAS HACHER
ENDOCRINOLOGUE
"Le parcours de transition"
Les traitements hormonaux sont différents avant et après la réassignation chirurgicale. Pour les male to female (MtF) avant intervention, on associe un anti-androgène et des oestrogènes. Le principal anti-androgène est landrocur : efficace mais pouvant occasionner une dépression en début de traitement, dont il faut avertir le patient. Il faut y associer loestrogène naturel qui est loestradiol 17 beta disponible en comprimés gel ou patch. Il faut éviter léthynil oestradiol qui est un oestrogène de synthèse avec effets défavorables sur le plan métabolique et comportant un risque thromboembolique. Après intervention, les oestrogènes sont maintenus, et lacétate de cyprotérone (CPA) est remplacée par la progestérone naturelle, réalisant léquivalent du traitement hormonal substitutif (THS). Ce traitement doit se prolonger au moins jusquà lâge de 52 ans, âge normal de la ménopause, et au cas par cas au delà.
Les FtM sont traités par androgènes (capsules, ampoules intramusculaires et gels), avant et après réassignation chirurgicale, au long cours.
De manière générale cela se passe plutôt bien entre les hormonothérapies croisées et les trithérapies antirétrovirales.
Les hormones sont des substrats du cytochrome P450 CYP3A4, et sont donc exposées aux risques de fluctuations des taux plasmatiques selon les inhibitions ou inductions enzymatiques des ARV. Il faut y ajouter les perturbations métaboliques glucido-lipidiques et lautomédication fréquente. Létude de Gooren menée en 2003 chez les trans FtM et MtF, montre que lutilisation de léthynil oestradiol à la dose importante de 100 mcg associé à landrocur 100 mg, induit un certain degré dinsulino-résistance (condition métabolique souvent associée au diabète). Il existe une singularité des hormonothérapies croisées : la testostérone chez les femmes peut induire des phénomènes dinsulino-résistance mais pas chez les hommes. Lassociation éthynil oestradiol et androcur augmente la résistance acquise à la protéine C activée, avec risque de phlébite et dembolie pulmonaire. Surtout après 40 ans il faut éviter dutiliser léthynil oestradiol et préférer loestradiol 17 beta naturel par voie percutanée pour injecter les oestrogènes. Par contre la testostérone a des effets anti-thrombotiques.
Lhormonothérapie croisée peut faire lobjet dinteractions multidirectionnelles avec les ARV, quils soient inhibiteurs ou inducteurs du cytochrome P450. Limprédictibilité des taux hormonaux, majorée par lautomédication nécessite des dosages plasmatiques réguliers avec une valeur cible destradiolémie entre 60 et 100 pg/ml et de testostérone entre 3,5 et 4 ng/ml, léthynil oestradiol étant à éviter. Pour les hypercholestérolémies il faut préférer la pravastatine à la simvastatine qui est contre-indiquée en association avec les inhibiteurs des protéases. Toute prescription hormonale doit tenir compte du sur-risque cardiovasculaire spécifique à cette population (syndrome inflammatoire, dyslipidémie, insulino-résistance diabète, hypertension, ARV...). Enfin, la mammographie et lantigène prostatique spécifique (PSA) font partie des bilans de suivi quil y ait ou pas réassignation chirurgicale.
Le finasteride (inhibiteur de la 5 alpha réductase) parfois prescrit dans lhypertrophie bénigne de la prostate est déconseillé dans ce contexte, dautant plus quil majore le risque relatif de cancer agressif de la prostate.
Concernant les nouvelles classifications des troubles de lidentité de genre, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) est le système américain de classification des maladies. Les versions ont évolué avec le temps, DSM III, puis DSM IV, et ICD 10 représentent une avancée dans la prise en compte des troubles de lidentité de genre (TIG). Elles ne sont pas une stigmatisation. En 1980, la classification DSM III emploie le terme transsexualisme, qui concernait les personnes présentant un trouble didentité de genre depuis au moins deux ans, avec une demande constante de réassignation hormono-chirurgicale. Tous les autres patients étaient appelés "trouble de lidentité de genre non-spécifique". Dans le DSM IV de 1994, le mot transsexualisme est remplacé par trouble de lidentité de genre en distinguant deux catégories : les TIG de lenfance, de ladolescence et de ladulte avec une forte identification au sexe opposé et un mal-être dans le genre assigné ; les TIG non spécifiques pour les autres cas (états inter-sexuels, travestissement passager, forte ambivalence dans le désir de transformation, demande de transformation partielle). La dixième révision, ICD 10, définit cinq catégories de troubles de lidentité de genre :
1. le transsexualisme (désir dappartenance au sexe opposé, avec demande de réassignation, état qui existe depuis au moins deux ans et qui nest pas le symptôme dune pathologie mentale ou dune anomalie chromosomique) ;
2. le travestisme bivalent (changement temporaire et sans motivation sexuelle) ;
3. les TIG de lenfance (avant la puberté et depuis au moins six mois avec des critères différents pour les garçons et les filles) ;
4. les autres TIG (sans caractères spécifiques ou états inter-sexuels) ;
5. les TIG non spécifiques (sans caractères spécifiques ou états inter-sexuels).
La classification proposée met en perspective les TIG par rapport à des pathologies psychiatriques et génétiques, dans un but de clarification. Elle isole trois catégories : les troubles du comportement sexuel (dordre psychiatrique) ; les troubles de la différentiation sexuelle (dorigine génétique) ; les troubles de lidentité sexuelle (dordre idiopathique). Quoi quil en soit, la vocation du monde médical est de prendre en charge toutes les personnes quel que soit leur état.
DANIELLE MESSAGER
Axel Léotard, vous allez nous expliquer comment se déroule le parcours de réassignation chirurgicale, via le secteur public et privé, ainsi que les problématiques de prise en charge des différents actes chirurgicaux.
AXEL LEOTARD
MILITANT, ACT UP-PARIS
"Prise en charge de la réassignation chirurgicale"
Le parcours en France peut seffectuer via le système hospitalier ou via des médecins privés. Il y a quatre équipes officielles en France, avec chacune un protocole différent et des conditions daccès variables. Etre âgé-e de 23 ans minimum, ne pas être marié-e ou avoir denfant(s) à charge, ne pas être séropositif-ve ou encore avoir une vie "jugée" stable. Cest par décision collégiale que le patient est déclaré transsexuel-le primaire et que le parcours peut débuter. Le parcours dure au moins deux ans et commence par lhormonothérapie. Sensuit lopération de réassignation chirurgicale qui est effectuée par le chirurgien de léquipe de départ. Le parcours public ne laisse donc aucun choix quant au praticien et aux techniques opératoires. Ce qui explique que la plupart des trans fasse appel à des équipes du secteur privé. Concernant la prise en charge du parcours de réassignation, il sagit de démarches administratives complexes. En France, aucun chirurgien naccepte dopérer hors parcours hospitalier. Cela contraint certaines personnes à demander à la sécurité sociale la prise en charge dune opération de réassignation effectuée à létranger. Ce qui annihile par conséquence le travail déjà accompli avec le psychologue et lendocrinologue en France et oblige le patient à tout recommencer à zéro. En Europe, les FtM bénéficient généralement dune prise en charge de la Caisse nationale dassurance maladie (Cnam) étant donné que les opérations de phalloplastie ne sont pas pratiquées en France. En revanche, la prise en charge nest pas automatique pour les MtF. Les hormonothérapies peuvent être prises en charge par la sécurité sociale mais pas lintervention si celle-ci est effectuée en Belgique ou en Espagne. Motif invoqué : lopération peut techniquement être effectuée en France. Pour rappel, une vaginoplastie coûte entre 6000 et 11000 euros. En 2006, la Cnam a reçu 96 demandes de prise en charge dont 49 pour la France et 47 à létranger. Sur lensemble de ces demandes, on ne connaît pas le nombre de refus.
Le caractère limitatif et pernicieux de ces démarches pousse la majorité des trans à se faire opérer hors Europe. Autre contrainte : si la personne trans refuse de suivre un parcours psychanalytique pendant deux ans, la prise en charge dune réassignation en Europe lui sera refusée. En éludant ainsi létat de fragilité induit lors du parcours de transition, le refus de la prise en charge crée un processus de déstabilisation et de désocialisation. En France, les techniques opératoires ont vingt ans de retard. Le système français considère, à tort, ce type de chirurgie comme étant mutilante alors quelle est considérée comme réparatrice par les patients eux-mêmes. Il y a donc une absence totale de formation des chirurgiens français aux nouvelles techniques. La Thaïlande, par exemple, possède des professionnels et des techniques de pointe dans ce domaine.