La place de l'homosexualité dans l'éducation sexuelle en milieu scolaire

47e rencontre - septembre 2002

Comment parler de l'homosexualité en milieu scolaire, mais surtout comment intégrer cette question de l'homosexualité dans celle plus globale du rapport à l'autre ? Quelle est la place de l'homosexualité à l'école ? Une rencontre qui a notamment permis de montrer qu'à l'heure où on n'a jamais autant entendu parler d'homosexualité dans les médias, les jeunes homosexuels continuent à vivre au quotidien, dans la honte, leur sexualité. L'homophobie dont ils sont toujours victimes les pousse à se retrancher dans des comportements à risque, d'où l'importance d'agir sans attendre et de créer des lieux de dialogue où ils puissent s'exprimer.

L'homosexualité à l'adolescence : bilan des connaissances

Brigitte Lhomond

Sociologue au CNRS, Lyon

Présentant une enquête réalisée en 1994, elle décrit les comportements des jeunes qui déclarent une attirance ou des pratiques sexuelles avec des jeunes du même sexe.

« Ce qui caractérise l'entrée dans la vie sexuelle, reprend Brigitte Lhomond, c'est le premier baiser vers 14 ans et le premier rapport sexuel vers 17 ans, avec entre les deux, le "flirt", cet apprentissage progressif des relations affectives et sexuelles avec des gens de l'autre sexe. Autrement dit l'apprentissage de l'hétérosexualité, de la diversité des partenaires, des relations et des rapports sexuels auxquels l'ensemble des jeunes sont confrontés. »

Les jeunes homosexuels ne connaissent pas ce temps d'apprentissage avec des personnes de même sexe; ils et elles ont soit des relations platoniques, soit des rapports sexuels. On ne trouve pas un temps de flirt homosexuel, explique la sociologue.

Toujours selon cette même enquête, les garçons attirés par les garçons entrent, par ailleurs, plus tard dans les rapports que les filles attirées par les filles qui, elles, y entrent beaucoup plus vite, plus tôt même que les garçons attirés par les filles. Donc des garçons plus timides et des filles un peu plus en avance, "rebelles", d'autant qu'elles sont plus consommatrices d'alcool, de tabac et de cannabis.

Eric Verdier

Responsable de la prévention et de la formation à ADISSA, Evreux

Eric Verdier s'est intéressé au risque de suicide qui représente la seconde cause de décès chez les 15-24 ans, la première chez les 25-34 ans.

Présentant 13 entretiens menés avec des hommes et des femmes homosexuels, âgés de 20 à 65 ans et de milieux sociaux différents, interrogés sur "le degré d'homophobie intériorisé, c'est-à-dire par rapport à un cheminement qui va du déni total (stade 1) au tout début de l'adolescence à l'acceptation (stade 4), en corrélant chacun de ces stades au risque suicidaire (faible quand on en a l'idée, moyen lorsque la personne commence à élaborer un plan d'action, fort quand le passage à l'acte est immédiat ou passé)", Eric Verdier précise que « c'est le stade 2, qui représente l'intériorisation de l'oppression, qui est sur-représenté au niveau du risque suicidaire majeur, du début de l'adolescence au début de la vie adulte. »

Serge Hefez

Psychiatre, directeur d'ESPAS.

Pour le psychiatre, les jeunes gays sont pris dans un double système de représentation : l'homosexualité socialement acceptée (on peut être maire d'une grande ville, acteur de cinéma, déclarer ouvertement son homosexualité).

Des représentations qui, en 20 ans, ont fait un bond considérable « mais, en même temps, poursuit-il, ces jeunes continuent à vivre au quotidien cette tragédie du déni de leurs émotions, du déni de leur propre identité, de la honte de leur sexualité... ».

Il conclut en ces termes :

« Comme si le changement des représentations sociales rendait le phénomène encore plus étrange: vivre au quotidien quelque chose d'impossible, dans le secret et la dissimulation de quelque chose qui n'est plus censé être un problème sur le plan social. »

Une pseudo-acceptation sociale de l'homosexualité qui fait aussi que « la tension créée par les revendications homosexuelles et par la lutte contre l'homophobie, tend à s'abraser. »

Jalons pour une prise en compte de l'homosexualité en milieu scolaire

Louis-Georges Tin

Chargé de recherche, Fondation Thiers

"Pour conclure sur la place de l'homosexualité à l'école, reprend Louis-Georges Tin, on dit souvent que cette dernière, étant laïque et universelle, n'a pas à prendre parti sur ces questions, qu'elle n'est ni pour ni contre l'homosexualité, qu'elle n'a pas à en parler, ne doit pas en parler. Mais cette neutralité fallacieuse constitue un leurre au service d'une idéologie rigoureusement hétérosexiste. Une technique qui présuppose comme donnée naturelle ce qu'elle s'efforce en fait d'obtenir."

"Mais la question véritable de l'engagement de l'école, c'est : doit-elle être le lieu de l'imposition d'un ordre symbolique hétérosexiste ou, au contraire, un lieu de lutte contre les préjugés en général, hétérosexistes en particulier?"

Chantal Picot

Chargée des formations de formateurs au ministère de l'Education nationale

Elle rappelle qu'au niveau institutionnel, il existe depuis 7 ans « une éducation à la sexualité qui prend en compte les aspects socio-psycho-affectifs, relationnels et biologiques de ce que peut être la sexualité, en essayant d'amener les enfants à une réflexion et à construire eux-mêmes des choix par rapport à leur sexualité. » Depuis 1994, deux circulaires ont ainsi été publiées.

"L'école est un espace social, non privé, explique-t-elle, et ses limites sont aussi celles-là: comment parler vie privée dans un espace social en essayant d'être au plus près des valeurs de la République (le droit à la différence, le respect de cette différence, la non violence...)?"

D'où la mise en place de formations sur ces sujets,

"l'idée étant qu'on ne fait pas un cours d'éducation à la sexualité qui ne peut être abordée que dans un groupe de parole, dans une discussion qui n'est pas d'égal à égal car il s'agit d'adultes et d'adolescents. Les adultes ne sont pas là pour apporter des réponses car tout le monde sait qu'il n'y a pas Une réponse. Les réponses vont venir du groupe et peuvent varier d'un groupe à l'autre."

Des formations qui tiennent cependant toujours compte de "la problématique de l'homosexualité" dans un chapitre spécifique consacré aux "questions difficiles" comme la pornographie, les normes, le bien, le mal...

La synthèse de cette rencontre est publiée dans la Lettre d'Information du Crips n° 63