Novembre 2007
67ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
PERSONNES TRANS QUELS ENJEUX DE SANTE ?
TRANS' : de quoi parlons nous ?
DANIELLE MESSAGER
ANIMATRICE, JOURNALISTE A FRANCE INTER
De qui parlons-nous lorsque lon évoque les personnes trans. Les mots ont un sens et un pouvoir sur lidentité. Historique de la sémantique transgenre avec Armand Hotimsky, sexologue.
ARMAND HOTIMSKY
SEXOLOGUE
"Du pouvoir des mots sur lidentité : historique de la sémantique transgenre"
La sémantique revêt un rôle dindicateur dans la façon dont la société perçoit les individus et comment elle les intègre. Avec lémergence de la psychiatrie, les premiers cas de transsexualité sont classés dans les monomanies. Dans son étude médico-légale Psychopathia sexualis de 1869, Krafft-Ebing classe les transsexuels dans la catégorie floue des homosexuels. En 1882, Charcot et Magnan publient le livre dun psychiatre allemand avec un titre évocateur Linversion du sens génital. Cest au XXe siècle avec la création du premier centre de sexologie moderne à Berlin par Magnus Hirschfeld que va sétablir une prise en charge médicale et humaniste de cette population. Alors que les traitements hormonaux sont encore inexistants, la première chirurgie de changement de sexe est effectuée dans les années 1920. A cette époque, on isole dix groupes typiques de travestis et lon classe les personnes en demande de changement de sexe dans la catégorie des travestis extrêmes. En 1919, apparition du terme transvestisme puis transsexualisme, terme attribué à David Cauldwell en 1949 dans une publication intitulée Psychopathia transsexualis. Mais cest sans conteste Harry Benjamin qui devient le spécialiste incontournable de ce sujet. En 1953 émerge une conception liée à la pratique clinique qui affirme que le transsexualisme est une entité nosographique qui nest ni une perversion ni une homosexualité. En 1966, Harry Benjamin publie le premier ouvrage grand public sur le sujet, The transsexual phenomenon, qui présente les traitements hormonaux et chirurgicaux comme une solution satisfaisante. Il fournit une première définition : le transsexualisme est le sentiment dappartenir au sexe opposé et le désir corrélatif dune transformation corporelle. Harry Benjamin marque son influence dans le domaine, ainsi la première organisation internationale de spécialistes portera son nom : The Harry Benjamin international gender dysphoria association. Le monde médical en général développe une approche binaire et simpliste face à la population transgenre en affirmant la division entre les transsexuels et les travestis, fondée sur la différence qui seffectue au niveau du désir intense et obsessionnel de la chirurgie génitale. En admettant quun individu puisse changer de sexe, on lui reconnaît la suprématie de son identité de genre sur le corporel. Néanmoins, un premier conflit linguistique surgit entre les professionnels et leurs clients. Les professionnels de la santé nomment les personnes transsexuelles sur la base anatomique, maintenant ainsi la domination de lenveloppe corporelle. Une recherche de valorisation du genre sur lanatomique commence à saffirmer, exprimant ainsi un besoin profond didentité et de reconnaissance.
Dans un souci dharmonie, Virginia Prince, une pionnière du mouvement travesti américain, va créer en 1969, le mot transgenre. Vivant constamment habillée en femme mais ne désirant pas de réassignation sexuelle, il lui fallait se démarquer des transsexuels. Le mot transgenre matérialise cette nouvelle philosophie et permet de briser la dichotomie induite par les définitions médicales. Puis en 1978, Virginia Prince invente le mot transgendériste.
Les années 1980 marquent lémergence des associations dites transgenres. Le terme est alors détourné de son sens originel et devient adjectif, utilisé comme un terme générique regroupant travestis, transgendéristes, transsexuels, et autres genders variant animés par la volonté dun combat commun pour leurs droits. Ce nouveau concept, appelé outre-atlantique transgender umbrella, restitue une égalité de traitement et soppose donc à la hiérarchisation verticale des personnes suivant leur avancée dans le processus de transition. On constate donc une nouvelle dynamique horizontale dans laquelle toutes les personnes transgenres participent à une remise en question des stéréotypes de genre. Dautres vocables apparaissent ensuite comme bigenres, intergenres ou des acronymes tels que transsexuel (TS), travesti (TV), transgendériste (TG). Les activistes élaborent donc un glossaire riche qui témoigne de la diversité de la population transgenre : drag queen, female to male (FtM), transformistes... Ladhésion à ces termes est forte car elle permet une réappropriation de son identité et un rejet de lidentification médicale qui relève dun diagnostic. Le carcan médical seffrite devant la combativité de la population transgenre, marquant ainsi lémergence dune approche humaniste de laccompagnement médical. Lévolution se concrétise : La Harry Benjamin international gender dysphoria association devient, en 2006, la World professional association on transgender health.
DANIELLE MESSAGER
Les mots évoluent sous le poids du militantisme. Marie-Laure Peretti, quelle est lattitude du psychanalyste face aux trans ?
MARIE-LAURE PERETTI
PSYCHOTHERAPEUTE, DOCTEUR EN PSYCHOLOGIE CLINIQUE
"Les psychanalystes face aux trans"
Il y a deux façons daborder léchange, vouloir faire "entendre raison" faire rentrer dans la norme, ou bien écouter, aider, dégal à égal. En 1895, Freud expérimente la talking cure, qui marque les prémices de la psychanalyse. Cela consiste à raconter à un autre sa souffrance, une parole salvatrice qui soigne sans pour autant prétendre guérir. Certains psy pensent "guérir" les trans, sous-entendu les ramener dans le genre qui correspond à leur sexe biologique. Ce qui revient donc à porter des jugements qui nont pas leur place dans la relation thérapeutique. Ces contre-transferts massifs illustrent la position thérapeutique sans ambiguïté de refus de la parole du patient. Les psychanalystes ont par définition déjà entrepris leur propre travail analytique et doivent de ce fait pouvoir faire preuve dune empathie détachée de langoisse liée à lintervention chirurgicale. Les psychanalystes doivent être capables découter tout type de personne quelle que soit sa particularité. Lorsquune personne trans engage une démarche personnelle de consultation dun thérapeute, cest une manifestation de son désir dêtre aidée, et non un désir de traitement de son transsexualisme. La crainte de la réaction de lautre, qui se manifeste par le doute, est omniprésent chez les trans. Il faut recevoir la parole de la personne et laider à mettre du sens dans son histoire. Les personnes trans souffrent de ne pas avoir été entendues. Le psychanalyste est donc un témoin qui accompagne son patient sans craindre dentendre ce qui échappe à la compréhension du plus grand nombre. Pour illustrer les tentations normatives de la psychanalyse, une citation de la psychologue et philosophe Sabine Prokhoris dans Le sexe prescrit : "Sagira-t-il, dans le dispositif inventé par Freud, de "reformater" si lon peut dire, le sujet afin de le réadapter aux normes qui le blessent, moyennant quelques élagages et autres redressements, ou bien, ce qui est tout différent, de lui ménager un espace à labri duquel il soit fait droit à la possibilité pour lui dinventer dautres normes que celles qui lui font tort, de renouveler en somme les logiques constitutives de son système dexistence ?" Pour finir, si "je" est un autre, comme le dit Rimbaud, cest bien de la recherche de cet autre dont il est question dans la relation avec le psychanalyste.
QUESTIONS DE LA SALLE
BRIGITTE DAILLERE, ASB - Je ne me reconnais pas dans transsexuel. Cest lassociation avec le mot "sexe" que je naime pas. Cest réducteur.
ARMAND HOTIMSKY - Beaucoup de gens naiment pas le terme transsexuel parce quil y a la connotation sexuelle. Pour cette raison Virginia Prince a créé le terme transgenre. Certains se disent transsexuels après lopération, dautres au contraire ne se considèrent plus transsexuels après. Cest complexe, et je nai pas de réponse toute faite car les termes vont en effet encore évoluer.
ANNE-SOPHIE FIALON, STS SUPPORT TRANSGENRE STRASBOURG - Comment peut-on avoir le sentiment de sexprimer librement si les séances nous sont imposées lors dun processus de transition ?
MARIE-LAURE PERETTI - Il est vrai que mettre un caractère obligatoire est incompatible avec la situation analytique !
DANIELLE MESSAGER
Après les mots, comment les catégories se sont construites et quels sont les enjeux ?
ERIC FASSIN
SOCIOLOGUE
"Trans et genre : des catégories construites historiquement"
"Une âme de femme dans un corps dhomme." Cette formulation classique de la fin du XIXe siècle coïncide avec linvention de la sexologie. Elle renvoie à la figure de linversion, cest-à-dire lensemble des écarts par rapport à la norme sexuelle, confondant genre et sexualité : la psychopathologie sexuelle superpose dans linversion lhomosexuel et lefféminé, et identifie lesbienne et butch. Certaines des grandes figures de la sexologie vont utiliser ce savoir nouveau pour lutter contre les préjugés et participer dune émancipation : linversion, cest donc un projet scientifique, médical et intellectuel, à visée politique.
Cette formulation devient presque cliché ; mais lorsquelle est reprise dans les années 1950 et 1960, elle revêt un autre sens. La reformulation que propose alors aux Etats-Unis la clinique, en particulier avec Robert Stoller, consiste à séparer lhomosexualité de la transsexualité, soit deux problèmes distincts - le premier de sexualité, le second de genre. Aussi le terme de genre est-il alors conceptualisé, pour penser lécart, manifeste chez les patients trans, entre le comportement (ou genre) et la biologie (ou sexe) : "Une âme de femme dans un corps dhomme." Le rôle de la clinique, cest donc de corriger - en alignant le sexe sur le genre, chez les transsexuels. La pathologisation de la fin du XIXe avait une visée militante pour protéger les "invertis". En revanche, le souci des médecins au milieu du XXe siècle, cest plutôt une "remise en ordre". Il est vrai que les trans échappent ainsi au stigmate qui touche lhomosexualité en plein maccarthysme.
La première grande figure publique trans aux Etats-Unis a dabord été opérée pour donner lapparence extérieure du sexe féminin, mais sans vagin ; lintention était dassurer la féminité, pas la sexualité. Le but, cest donc un alignement sur des attentes normatives genrées (avec même des cliniques de genre), qui écarte la question de la sexualité.
Le féminisme, en revanche, va utiliser le genre comme outil critique de lordre des sexes, pour dénaturaliser la féminité - ce qui éclaire les tensions historiques avec le mouvement trans, accusé de vouloir se conformer aux attentes sexistes. Mais bien entendu, les trans ne sont pas condamné-e-s aux formulations de Stoller : le mouvement trans est ainsi amené constamment à repenser son double lien historique - avec le féminisme, et sa critique du genre, mais aussi avec le mouvement gai et lesbien, pour penser la question de la sexualité longtemps restée invisible pour les trans.
Autrement dit, aujourdhui, le mouvement trans participe dune politisation des questions sexuelles en interrogeant les normes de genre, et de sexualité : la condition trans donne à voir lassignation normative qui pèse, différemment sans doute, sur tout le monde - et pas seulement sur les exclus de la norme. En effet, nous sommes tous et toutes soumis à des injonctions (de conformité à la masculinité ou à la féminité). Ainsi, la question trans est bien minoritaire, mais nullement marginale.
TOM REUCHER
PSYCHOLOGUE CLINICIEN
Les trans peuvent changer dEtat civil après la chirurgie. Hors, avec la nouvelle disposition relative aux passeports, nous sommes dans lobligation de donner une copie de lacte de naissance où apparaissent alors les mentions marginales de changement de sexe, ce qui rend en quelque sorte caduc lEtat civil. Cette loi est passée sous silence alors quelle est proprement injuste.